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dimanche 3 juillet 2011

Photos: le centre de Bali, région du Danau Bratan, Munduk

Montagnes du centre de Bali, Munduk et la région du Danau Bratan: jardin botanique, temples et notre homestay, le Meme Surung.

mercredi 29 juin 2011

Karma… «And you, what are you looking for ?»

Trajet en voiture de Tirta Gannga à Munduk (petit village central à Bali). Le chauffeur évoque la spiritualité hindoue et nous échangeons gaiement pendant quelques kilomètres sur les cérémonies et les divinités. Puis viennent les discussions plus profondes sur le karma et ce que cela signifie dans la vie quotidienne, l’importance de faire le bien, pour soi et ses enfants, la réincarnation, l’impact des gestes et des actions, le sens de la vie pour les Hindous.


Et soudain, il nous demande « And you, what are you looking for ? »

Silence vaguement consterné dans l’habitacle. Ce qu’on cherche, vous voulez dire là maintenant tout de suite, le prochain hôtel, une nouvelle excursion à Bali ? Non ? Ah, vous voulez savoir quelle est notre quête spirituelle, ce qu’on recherche dans notre vie ? Re-silence, suivi de quelques vagues bafouillis… Le chauffeur remarque « Sorry, it’s maybe a question a little bit too sophisticated ». Non, ce n’est sophistiqué, c’est juste qu’on ne sait pas exactement en fait, en tous les cas, beaucoup ne savent pas vraiment, on vit, on profite et un jour on se pose des questions … Je me lance finalement dans une réponse improvisée de ce que j’imagine être une des réponses occidentales possibles

« Chez nous, nous sommes élevés dans un objectif de réussite professionnelle, un moule capitaliste mélangé à des valeurs traditionnelles, le mariage et les enfants. (En même temps que je lui parle je réalise à quel point tout ceci est fragile et ne correspond pas à la réalité, aux réalités, il y a de plus en plus de célibat et les mariages se cassent la gueule, mais je ne peux pas tout dire, alors je caricature). Mais aujourd’hui, la crise économique a donné naissance à des problèmes, les choses ne fonctionnent plus très bien, cela devient difficile. (Je visualise pendant que je gesticule dans la voiture : crise identitaire, stress, dépression, manque de rêves ?). Les gens commencent à se poser des questions et veulent apprendre à vivre mieux, à partager, à respecter la nature. En tous les cas, ils essaient, mais c’est difficile car on est plutôt égoïstes, et c’est pour cela qu’on vient peut-être ici, en Asie, pour apprendre et comprendre votre vision des choses et s’imprégner de votre spiritualité… »

Tout ça dans un anglais approximatif, depuis le fond de la voiture, entre deux nids de poule, quelques klaxons et coups de volant pour éviter les enfants à vélo et les chiens errants le long de la route. Le chauffeur ne répond pas directement mais il sourit, je le vois dans son rétroviseur et on continue d’évoquer les coutumes locales, sur fond de karma.

Le lendemain, on part faire une nouvelle excursion à pied pour découvrir les plantations de vanille, de café, de clous de girofles et de riz autour de Munduk, avec un guide qui s’appelle Dharma. Il marche lentement et chacun de ses gestes est doux, tranquille. En bonne suisse, je trouve qu’il pourrait mettre la deuxième, mais finalement pourquoi ? Pour la performance ? Le voilà qui me fait sentir et goûter un grain de cacao que je n’avais même pas vu. Il évoque aussi le karma et nous montre la petite maison de sa belle-famille, à l’abri du bruit et du monde, « so peacefull ». Il nous propose d’ailleurs de s’arrêter pour déguster un café et un cake à la noix de coco et au sucre de palme, enroulé dans une feuille de palmier. Plusieurs femmes sont en train de préparer des offrandes. Le sourire et l’accueil sont magnifiques, simples, naturels. J’aime ces gens, cette terre, ces regards chaleureux.

(J’en oublie presque Timo qui a mal au ventre, le pauvre, une vilaine gastro, et Arno qui rouspète un peu dans la montée, d’ailleurs le guide le porte sur son dos, motivé cet homme-là). Les yeux ouverts sur fond de pensée karmique, le mollet guilleret, le sourire au coin des lèvres, les yeux dans les rizières, chacun profite de la beauté et de la sérénité du lieu. Dans ce contexte, la montagne, le guide, le voyage, on se sent subitement en harmonie profonde avec cette manière de penser et de vivre (qui ne le serait pas dans le fond ?).

Mais le soir, dans mon lit, je réalise que je suis concrètement bien loin de cette profonde bienveillance. Quand je pense à tout ce que j’ai fait de nul, de bête et méchant dans ma vie (j’avoue avoir régulièrement voulu vendre mes enfants sur Ricardo et rapporter mon mari au magasin, sans compter les ragots colportés au boulot, les engueulades et la fois où j’ai étranglé un petit garçon dans la cour de l’école quand j’étais petite et je vous épargne le reste de mes mauvaises actions), je crois que j’ai bien foiré ma réincarnation. Mes enfants risquent bien de revenir sous forme de hannetons à cause de moi et je trimerai sûrement comme une fourmi… Et est-ce que les mauvaises pensées comptent ? Parce que là ce serait le pompon. Si vous saviez parfois les horreurs qui me passent par la tête…

Mais comment font-ils ? Je suis subjuguée par le sourire des femmes et la gentillesse des gens, les enfants ne se bagarrent même pas, jamais de cris, de disputes ? Et nous, pourquoi on n’y arrive pas ? Et où sont les cinglés ? Yves me dit tout à l’heure qu’un violeur fou s’est échappé vers Neuchâtel et que 100 policiers le traquent. (Carole ma chérie, planque tes filles, c’est vers chez toi !) Y a-t-il ici autant de déviances et d’agressions que chez nous ? Il va falloir investiguer encore un peu pour comprendre, pour saisir ce qui flotte dans l’air et qui rend les gens aussi sereins. J’avais déjà eu ce genre de sentiments au Laos, comme dans tous les endroits peu touristiques que nous avons eu la chance de visiter.

Impossible bien sûr de devenir bouddhiste ou hindoue demain matin, la question n’est pas là, l’idée est plutôt de développer le plaisir d’être ensemble, de partager, construire une éthique humaine et sociale et lâcher certaines conneries de nos vies actuelles, genre la consommation à outrance et le « toujours plus vite » au boulot. Prendre le temps avec ceux qu’on aime. Acheter moins et mieux. Respecter le plus souvent possible la théorie écolo des 4 R : réduire, recycler, réparer, réutiliser. Sans devenir une vieille baba cool poilue qui joue de la flûte, ne pas se faire du mal avec des objectifs inatteignables et stressants. Etc., etc. De la théorie, bien sûr . Facile quand on vient de passer une année les doigts de pied en éventail…

D’ailleurs, les personnes que je harcèle avec mes grandes envolées lyriques de voyageuse romantique déconnectée de la réalité du quotidien me disent qu’en moins d’une semaine je serai revenue au système et que tout ceci sera bien vite enterré.

Peut-être. J’espère néanmoins garder au fond de moi un peu de cette lumière qui fait briller les rizières le matin et les yeux des gens d’ici. On peut rêver, non ?

Photos de notre balade dans les environs de Munduk avec Dahrma